Entretien réalisé par Julien Vitry et Luca Zan
Dix ans de haut et de bas, d’amitié et d’efforts. Être pilier, c’est un peu comme faire partie d’une même famille. Celle du Stade Français et de l’équipe de France nous a ouvert ses portes.
Vous rappelez-vous votre première rencontre ?
Sylvain Marconnet : Il me semble que c'était en Angleterre, lors d'un stage de début de saison à l'époque ou Bernard Laporte et Denis Charvet entraînaient le Stade Français. C'était en 1997, ma première année au club.
Pieter de Villiers : Oui, c'est ça. On était dans un château. Je me souviens que l'on a fait beaucoup de travail de course lors de ce stage (ndlr : il grimace en évoquant ce souvenir). Il y avait Thibaud Mazet, Laurent Pedrosa. C'est une année où l'équipe a beaucoup changé avec l'arrivée de très bons joueurs comme Marc Liévremont, Christophe Dominici...
Prêt de dix ans à jouer ensemble, vous devez vous connaître par cœur ?
Pieter : Mais on en apprend tous les jours ! (rire) Plus sérieusement, nous avons pris l'habitude de partager les mêmes chambres d'hôtels lors de nos déplacements en équipe de France comme en club. Nous gérons ensemble un restaurant...
Sylvain : Ça créé des liens. (nouveaux rires)
C'est presque une vie de couple ?
Pieter : Oui, c'est ça. Dès que nous ne sommes plus à la maison, nous vivons ensemble.
Au Stade Français ou pour le XV de France, c'est important de savoir que l'autre sera dans la mêlée ?
Sylvain : Oui, complètement. En équipe de France, on passe souvent beaucoup de temps avec le groupe et plus de temps encore à attendre dans les hôtels que sur le terrain. Cela compte vraiment d'avoir une bonne affinité avec l'autre.
Franchement, qui est-ce qui pousse le plus fort en mêlée ?
...
Sylvain : Pieter !
Pieter : Sylvain (ndlr : plus par politesse). Jamais l'un contre l'autre en tout cas. Nous ne jouons pas du même côté et nous n'avons pas les mêmes caractéristiques physiques.
Sylvain : Le tout reste que la mêlée avance. Il faut souligner aussi que notre poste est l'un de celui qui a le plus évolué depuis dix ans, au niveau de la polyvalence, de la position sur le terrain et des déplacements.
Pieter : Le pilier, c'est simple, il doit être efficace dans le domaine de l'explosivité, de l'endurance et de la force pure. Sur ces trois ateliers-là, il doit être complet. Et sur ce point Sylvain est quelqu'un qui est né avec des qualités exceptionnelles.
Êtes-vous du même avis d'ailleurs que ceux qui disent qu'il y a une réelle carence aujourd'hui à votre poste ?
Sylvain : Je ne dresserai pas un tableau aussi noir que ça. Regardez en équipe de France, nous sommes trois à tourner en permanence, sans compter Nicolas Mas, Vincent Debaty et David Attoub.
Pieter : Même en club, je ne le pense pas non plus. Le talent existe à tous les niveaux. Maintenant, c'est un poste où l'on arrive à maturité seulement après un certain nombre d'années d'expérience et de matches. Le passage entre le statut de jeune prometteur et celui de joueur confirmé, titulaire dans une équipe première, prend du temps. C'est difficile. C'est là qu'il y a une différence avec la plupart des autres postes. Et en plus de ça, le profil type du pilier a changé. La préparation physique est devenue primordiale et cela ralenti encore l'arrivée à maturation.
Vous venez tous les deux de milieux très différents, qu'avez-vous trouvé à Paris pour finalement y faire toute votre carrière ?
Sylvain : Ma courte expérience en Province, à Grenoble, m'a montré qu'ici, à Paris, on profitait d'un certain anonymat, assez plaisant à mon goût. À Grenoble, j'ai un peu touché du doigt ce qu'était la pression de l'environnement. C'est plus difficile à vivre. Puis Paris a beaucoup de charme, tout est accessible. Je pense que c'est une ville, soit tu y adhères, soit tu la rejettes. Pour moi, cela a été une adhésion totale.
Pieter : Je suis assez d'accord, même si mon histoire est différente de Sylvain. Je suis venu ici pour vivre une expérience européenne. Je ne pensais pas à une ville en particulier, d'autant que je ne comptais m'installer que pour un an ou deux. Ensuite je voulais retourner en Afrique du Sud pour percer au plus haut niveau. Mais la France m'a tellement plu que...
Sylvain : que tu as voulu partir à Brive !
Pieter : (rire) Non. Le Stade Français, ça été comme une spirale ascendante.
L'affectif a beaucoup joué dans votre choix de rester au Stade Français.
Sylvain : Ah oui, carrément. Pour nous, qui avons vécu l'ascension du club dans l'élite, il y a une forme de tribu qui s'est créée.
Pieter : C'est vrai. Le fait que le rugby ne soit pas trop ancré dans la culture parisienne, que l'on ne nous attendait pas, que certains joueurs y ont trouvé une façon de relancer leur carrière, cela nous a vraiment soudés. Il fallait prouver aux gens du Sud Ouest que l'on pouvait exister.
Les autres joueurs pro ont un regard moins critique désormais ?
Pieter : Je ne sais pas à vrai dire...
Sylvain : Les anciens nous jalousent peut-être un peu. Le fait d'appartenir à ce club très différent ne laisse pas insensible. Il y a aussi un luxe ici à ne pas avoir de pression en dehors du club.
Comment va se passer cette saison pré Coupe du monde pour vous ?
Pieter : Elle va être longue, ça c'est sûr. Je croise les doigts pour qu'il n'y ait pas d'autres blessures. Il faut gérer cela et ne pas brûler les étapes. Il faudra être performant lors de chaque rencontre, tant en championnat qu'en équipe nationale, tout en conservant une certaine fraîcheur pour préparer la Coupe du monde.
Sylvain : Nous avons d'ailleurs repris l'entraînement plus tôt et mis l'accent sur la préparation physique pour bien démarrer la saison.
Vous êtes satisfait de l'accord qui a été trouvé entre les clubs, la Ligue et la FFR* ou vous auriez aimé avoir un temps de repos supplémentaire ?
Sylvain : Pour une fois, tout le monde a essayé de faire un pas vers l'autre. La solution trouvée va nous permettre d'avoir du temps ensemble en équipe de France. Mais, dans le fond, c'est aussi aux clubs de faire des efforts au quotidien. Notre entraîneur, Fabien Galthié a prévu de nous préserver plus que lors d'une saison classique par exemple.
Pieter : C'est tout de même une première d'avoir sept semaines lors du Tournoi des VI Nations pour un groupe de quarante joueurs. Et c'était difficile d'y parvenir dans un contexte où les clubs sont les seuls employeurs des joueurs.
Sylvain : L'accord parfait n'existe pas de toute façon. Celui-là a le mérite d'être intéressant pour tout le monde.
Le calendrier du Top 14 vous semble-t-il lui-aussi le bon après plusieurs années de changements ?
Pieter : Lorsque l'on a deux matches par semaines, comme cela va être le cas en début de championnat, c'est toujours compliqué. Maintenant, comme Sylvain l'a dit, nous avons des coachs qui veulent faire tourner l'effectif et qui le peuvent grâce à un groupe élargi. Il faut espérer qu'il n'y aura pas trop de blessures. Mais si nous voulions avoir sept semaines de regroupement en équipe de France, nous n'avions pas le choix. On ne peut avoir le beurre et l'argent du beurre.
Sylvain : Ceci dit, lorsque tu en discutes avec des joueurs qui ne sont pas internationaux, la formule leur convient tout à fait. Le joueur qui ne dispute que le Top 14 n'a au maximum que 26 matches dans la saison. On est dans le vrai avec ce système, on a gagné en lisibilité. Il faudrait simplement que l'on ne soit pas que trois ou quatre à jouer les premiers rôles, mais c'est une autre question.
Avec du recul comment analysez-vous votre saison passée et le parcours du Stade Français ?
Sylvain : La chance ne nous a pas accompagnés. Ce facteur là compte beaucoup. Face à Toulouse, on nous a pas mal parlé de cette pénalité que l'on aurait dû tenter. On choisit la pénaltouche pour se rapprocher de l'essai et éviter la prolongation. Ça n'a pas marché. En Coupe d'Europe, face à Ospreys, jamais on ne doit perdre. Julien Arias s'arrache les ligaments du genou alors qu'il va vers l'en but. On rate un autre essai tout fait. Stéphane Glas, lui aussi se blesse gravement dans ce match...
Pieter : Si l'on regarde notre saison entière, elle est tout de même belle. Nous avons produit du bon jeu, du spectacle, nous sommes invaincus à domicile. Il y a comme toujours des petites remises en question, mais il n'y a pas lieu de tout révolutionner.
Et l'après rugby alors, comment s'annonce t-il pour vous ?
Pieter : Lorsque tu es sportif de haut niveau, la première chose à comprendre, c'est qu'un jour cela va s'arrêter. Plus vite tu intègres cela, mieux tu t'y prépares. Avec Sylvain, nous continuerons par exemple de gérer ensemble notre restaurant. C'est une bonne école d'apprentissage du monde du travail (ndlr : il sourit). Personnellement, ma famille est dans le vin et je les représente aussi de plus en plus en France. Je continuerai certainement à le faire après la fin de ma carrière. Je ne serai pas loin non plus du Stade Français.
Sylvain : Pour moi c'est encore plus simple car je suis sous contrat depuis plusieurs années avec la Société Générale. J'avais envisagé très tôt ma reconversion.
Et pour le restaurant, l'idée vient de qui ?
Sylvain : C'est naturel lorsque l'on est dans le rugby. Nous sommes de bons vivants et quand on est pilier, on aime bien manger, on aime les troisièmes mi-temps et refaire le match entre copains ou avec les supporters. Je suivais ce projet de restaurant au stade Géo André (ndlr : il se trouve dans le même bâtiment que les locaux du club, Porte de Saint-Cloud). J'en ai parlé à Pieter qui a adhéré tout de suite au projet. C'était il y a plus de quatre ans.
Pieter : Et on en apprend tous les jours !
Et aujourd'hui alors, qui cuisine le mieux ?
Pieter : On aime bien ça tous les deux à vrai dire ?
Sylvain : Disons que je suis plus sucré et toi plus salé.
Pieter : C'est toi qui le dit.
Sylvain : Notre grande spécialité, c'est le barbecue en fait. Il n'y a pas de championnat encore, mais je pense que l'on ne serait pas mauvais. (rire)
* Bernard Laporte aura notamment sous la main une quarantaine de joueurs pendant sept semaines consécutives lors du prochain Tournoi, période durant laquelle le Top 14 s'arrêtera. La FFR versera par ailleurs une somme de 12 millions d'euros à la LNR pour compenser le manque à gagner des clubs en particulier pendant la Coupe du monde.
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